Un nouvel agenda global pour les COP et le G20 : une thérapie de choc est nécessaire

Les résultats des dernières COPs et la paralysie du processus du G20 illustrent tristement l’impuissance politique des derniers éléments de notre cadre multilatéral de l’après-Seconde Guerre mondiale.

Pourquoi s’embêter? Parce que cet affaiblissement des dispositifs institutionnels destinés à contenir les risques mondiaux se produit alors que nous savons que les grands problèmes auxquels nous sommes confrontés sont mondiaux et amènent de plus en plus de risques : changement climatique, pandémies, sécurité géopolitique, intelligence artificielle (IA) non réglementée et contrôlée par des oligarchies numériques qui ont un pouvoir global.

Nous savons également que les véritables solutions à ces problèmes, en utilisant les formidables outils technologiques existant aujourd’hui pour le bien commun, nécessitent une approche multilatérale qui implique des responsabilités partagées et demande des moyens pour mettre en œuvre des réponses politiques progressistes. En effet, un sentiment de « justice » est absolument nécessaire pour réduire le ressentiment de nombreuses personnes dans les pays du Sud et réduire le fossé croissant entre l’Occident et le reste du monde.

Le multilatéralisme est une question de confiance dans les processus de prise de décision qui impliquent un partage du pouvoir qui doit apporter des gains positifs pour tous. Le multilatéralisme recule et un « ressentiment » s’exprime de plus en plus à travers le nationalisme : en Occident, en partie à cause de la montée des inégalités au sein de chaque pays, avec des poches de mécontentement dues aux effets redistributifs de la mondialisation et du progrès technique. De plus, l’immigration et d’autres thèmes y ont été exacerbés et sont exploités avec succès par le populisme d’extrême droite; dans le Sud Global, ce ressentiment vient en partie de la réticence du G7 à donner suite aux accords multilatéraux existants et à partager le pouvoir, ainsi que de sa procrastination dans la fourniture des transferts promis aux pays en développement pour la transition climatique. Conséquence logique de ces années de frustration, de nouvelles institutions au Sud ont été créées alors que le celui-ci s’engage dans ses propres accords commerciaux, financiers, monétaires et géopolitiques.

Encore une fois, pourquoi s’embêter ? Cette division accroît les risques de conflits : le ressentiment les nourrit et comme le réchauffement climatique il n’a pas de frontières; les nouvelles technologies pourront être utilisées dans des guerres. Cela diminue donc les chances de résoudre nos grands problèmes mondiaux de manière pacifique.

Nous avons donc besoin d’une thérapie de choc pour inverser cette tendance, d’une réponse politique de dernier recours. Dans des impasses persistantes, il arrive parfois qu’un joueur doive agir en premier pour montrer sa bonne volonté. Dans ce cas, l’Occident, et plus particulièrement le G7, doit agir de manière radicale, rapide et immédiate. Il doit proposer des changements décisifs dans les agendas des forums multilatéraux comme la COP et le G20, au bénéfice des pays en développement. Et l’Europe (en tant qu’entité plus empathique et coopérative, peut-être différenciée de l’Occident) pourrait avoir un rôle particulier à jouer, en poussant le G7.

Des mesures audacieuses peuvent changer les perceptions dans les pays du Sud, ce qui pourrait constituer une chance de rétablir la confiance. Commençons à travailler, par exemple, sur le climat et la santé publique, sur les premiers éléments constitutifs de  politiques budgétaires et monétaires mondiales. Et insérons-les symboliquement dans l’agenda de la COP et du G20 avec des objectifs audacieux mais réalisables:

1) sur le front budgétaire du G7 : augmentons de manière significative le capital des banques multilatérales de développement (BMD), et pour éviter les disputes, en préservant le pouvoir de vote actuel de chaque membre du G7; avec plus de capital, demandons aux BMD de prendre plus de risques et d’élargir de manière décisive leurs portefeuilles d’investissement ; finançons le fonds de transition promis pour les pays en développement en le dotant d’une capacité de financement beaucoup plus importante (voir le rapport du Groupe d’experts indépendants de haut niveau sur le financement climatique ) ; mettons-nous d’accord sur un petit impôt mondial sur la fortune pour financer la transition vers la neutralité carbone (à l’instar d’un impôt mondial minimum sur les sociétés, qui devrait être rapidement mis en œuvre, en particulier pour toutes les grandes firmes de technologies, les producteurs de combustibles fossiles et les grandes sociétés pharmaceutiques) ; créons un fonds mondial plus important pour lutter contre les pandémies en utilisant GAVI, l’Alliance globale du Vaccin, comme complément et modèle ; mettons-nous d’accord sur l’instauration d’une taxation mondiale du carbone à un certain niveau, même modeste (en regardant les prix sur le marché du carbone et en ayant aussi des transferts compensatoires pour les plus pauvres), dont les bénéfices iront au capital des BMD et au fonds de transition pour les pays en développement.

Cela ne suffira bien sûr pas, mais cela montrera la bonne volonté du G7. Nous savons également que la transition vers la neutralité carbone coutera cher et qu’un recours excessif au financement par emprunt pourrait déclencher des problèmes de soutenabilité de la dette avec le cycle actuel de hausse des taux d’intérêt. Mais on sait aussi que nos prix relatifs doivent évoluer pour refléter l’empreinte carbone de nos biens et services et les risques climatiques. Ainsi, la transition climatique est susceptible de produire, pendant quelques années, une pression sur les coûts. Cela ressemblera à une série de chocs d’offre continus, avec le signe inverse des chocs désinflationnistes positifs que la Chine a apportés pendant des décennies à l’économie mondiale. Par conséquent, nous devons reconnaître qu’il y aura une inflation plus élevée, certes transitoire (mais pendant une décennie ?) associée aux changements structurels souhaitables dans le secteur de l’énergie et nécessaires pour la transmission complète d’une nouvelle structure de coûts dans d’autres secteurs de l’économie. Comment cela serait-il perçu et comment réagiront nos banques centrales ? C’est toute la question.

2) donc, sur le front de la politique monétaire et financière du G7 : à un moment donné, les principales banques centrales du G7 devront adopter un nouvel objectif d’inflation, supérieur à notre taux actuel de 2 %, disons à x %, à partir d’une année spécifique convenue (et naturellement après avoir stabilisé l’inflation actuelle). Cela devra valoir pour une période suffisamment définie (une décennie ?). Ce nouvel objectif de x % devra être discuté, calibré et annoncé simultanément par toutes les banques centrales du G7. Cet objectif devra être bien expliqué et communiqué pour que les marchés ne s’attendent pas à des hausses agressives des taux d’intérêt dans le cadre du régime de politique monétaire actuel, qui a fait ses preuves. Ce sera essentiel pour permettre la transmission de nouveaux prix relatifs à l’économie réelle, la réallocation des ressources dans un contexte d’inflation plus élevée , avec une perte minimale de bien-être social (comme indiqué dans le rapport du CEPR Genève 26 : L’art et la science de la patience : Prix relatifs et inflation ); Un objectif d’inflation plus élevé pour les banques centrales du G7 ne devra pas être vu comme une excuse pour ne pas atteindre leur objectif actuel, ni une astuce pour leur donner plus de marge de manœuvre lorsqu’elles atteignent la limite de taux zéro. Il s’agit plutôt de refléter des changements structurels (quoique transitoires) des coûts et de guider les anticipations en matière de réaction de la politique monétaire. Ensuite sur le front du crédit, en utilisant la capacité croissante de l’IA, la disponibilité de Big Data, la capacité de mutualiser les risques à l’échelle mondiale, il faut créer, pour les PME et les micro-entrepreneurs, en particulier dans les pays du Sud, une coopérative de crédit mondiale (ou une un guichet amélioré dans les BMD) et une agence d’assurance mondiale pour eux, afin qu’ils puissent faire face aux risques physiques croissants qui se matérialisent rapidement et répondre à leurs besoins de financement pour l’adaptation au changement climatique. 

Enfin, et naturellement, lorsque cette première série de mesures du G7 sera prise, le reste et le Sud global devra rendre la pareille puisque le multilatéralisme est une voie à double sens : s’engager à mettre fin à la déforestation, respecter les accords climatiques, faire preuve de plus d’ambition même si vous êtes producteur de combustibles fossiles, de divulguer le résultat des transferts sociaux mondiaux, d’adhérer à ces nouvelles normes fiscales mondiales et accepter un contrôle multilatéral de vos politiques.

Une dernière fois, pourquoi s’embêter ? Tout simplement parce que l’effet politique collatéral de la voie dans laquelle nous nous sommes engagés est la montée du populisme d’extrême droite et la consolidation des approches autoritaires en général, y compris dans les pays du Sud et même dans nos vieilles démocraties libérales. Il est très peu probable que cette combinaison puisse bien se terminer, quel que soit le critère de mesure, donc agir avec audace maintenant est bien la meilleure chance que nous ayons.